Tailler la zone

Qu’est-ce qu’un territoire ? « La règle est simple : plus il y a de territoires qui se superposent sur une zone donnée, plus il y a de circulation entre eux, et moins le pouvoir trouve de prise. »

El que pierde su tierra pierde su memoria (celui qui perd sa terre, perd sa mémoire) rappelle un article sur Los Alamos, le territoire où se développa le Projet Manhattan durant la guerre de 1939/1945. Ce texte est l’occasion d’une réflexion sur les redéfinitions radicales opérées sur un territoire par l’installation d’un projet venu de l’extérieur et de la façon dont les deux systèmes se rencontrent. Deux issues opposées s’y proposent : un mélange, un effacement. Deux termes peuvent êtres utilisés pour décrire ces deux modes d’existence, la zone et le territoire.

Zone et territoire

« Chaque pratique fait exister un territoire – territoire du deal ou de la chasse, territoire des jeux d’enfants, des amoureux ou de l’émeute, territoire du paysan, de l’ornithologue ou du flâneur. La règle est simple : plus il y a de territoires qui se superposent sur une zone donnée, plus il y a de circulation entre eux, et moins le pouvoir trouve de prise. Bistrots, imprimeries, salles de sports, terrains vagues, échoppes de bouquinistes, toits d’immeubles, marchés improvisés, kebabs, garages, peuvent aisément échapper à leur vocation officielle pour peu qu’il s’y trouvent suffisamment de complicité. L’auto-organisation locale, en surimposant sa propre géographie à la cartographie étatique, la brouille, l’annule; elle produit sa propre sécession.  »
L’insurrection qui vient, p. 98

A l’inverse, les territoires des métropoles se construisent par distinction sans partage. Ici, le TAG, ici la green-zone, ici le logement pour les vieux aisés, ici l’espace des caillera, là la colonie des futurs chômeurs, etc. Le mot le plus utilisé peut-être dans le suivi technique : le zonage. Vente à la découpe d’un territoire dont l’opération accentue le morcellement, et prolonge l’opération de séparation si bien dénoncée par les  situationnistes entre autres. S’y manifeste l’essence même du projet capitaliste, la construction d’un individu isolé de toute solidarité dont la survie repose sur sa soumission, et dont la rémunération est à la hauteur de cette soumission.

Et le réchauffement climatique dans tout ça ?

Le sociologue bordelais Bruno Latour aborde dans son dernier texte la question des territoires de façon virulente, en signalant l’urgence qu’il y a à intégrer cette dimension désormais essentielle. Il est pour lui indispensable de rechercher  » des alliés essentiels pour l’étape suivante qui est d’atterrir dans des territoires qui sont habitables et partagés –contrairement au globe de la mondialisation. »
Commentant ce texte, le lecteur Jérôme Bonnemaison en relève sur son blog les éléments principaux: ce que manifeste tant le Brexit que le trimphe de Trump, en passant par les études des différents observatoires nationaux ou internationaux, c’est la reconnaissance qu’il y a désormais les quelques-uns qui profitent d’une fête dont la masse se retrouve exclue, avec pour les premiers le seul objectif de bien vivre en se protégeant des dégats liés aux dérèglements climatiques, sanitaires, sociaux, financiers, etc.

Deux mot résument cette situation : exclusion et accaparement. C’est sur ce terrain que le politique doit puiser son énergie et trouver son combat. Revenant sur son texte, Bruno Latour ajoute « nous sommes des territoires, les territoires cela se défend, on n’hésite pas. »

Le territoire, une zone à défendre

Le sociologue précise dans la suite de son etretien : « Les zadistes ont fait une opération de grande importance en philosophie politique, c’est de dire que les zones sont à défendre. Ils ont parfaitement raison de dire que les questions politiques sont des questions territoriales. Ces questions territoriales définissent des intérêts et des mondes. Quels avions veut-on ? Quels batraciens veut-on garder ? Quelle agriculture ? Quelles zones humides ? Les zadistes et les gens qui veulent construire un aéroport ne sont pas sur le même sol. »

« La tâche du politique est donc, poursuit Jérôme Bonnemaison, de transformer la réaction vers « le local » considéré comme repli illusoire, en politique du territoire. Ce qui est une intuition qu’on retrouve dans le concept de Zones A Défendre. Nous devons ainsi selon Latour transformer les affects politiques. Le partage du souci du terrestre peut et doit en tout cas constituer le ferment de nouvelles alliances sociales. Le grand clivage sépare ceux qui se créeront des terres artificielles à eux, ils sont très peu, et ceux qui sont terrestres et doivent défendre la pérennité de la vie humaine, indissociable d’un territoire où ils sont en interaction avec d’autres éléments, d’autres êtres vivants que les humains. A l’âge de la question sociale succède l’époque de la question géo sociale. »

Vive la commune

La question du territoire n’est pas nouvelle. Il n’est pas indifférent de se rappeler l’objectif du texte-programme Les jours heureux élaboré par le Conseil National de la Réistance en mars 1944 : « mesures à appliquer dès la Libération du territoire« .

L’adversaire ayant changé de nature, elle se repose maintenant de manière nouvelle: quel territoire créons-nous, ou de quel territoire pouvons-nous reprendre possession ? Et avec qui ?

La commune peut constituer, selon les auteurs de l’Insurrection qui vient, une unité élémentaire pertinente dans cette reconquête: « la commune est l’unité élémentaire de la réalité partisane. » (p.107)