Retourner le capitalisme
Pour l’auteur de science-fiction Alain Damasio, « Créer une pluralité d’îlots, d’archipels, est la seule manière de retourner le capitalisme «
Basta ! : Que pourraient incarner ces drôles de créatures, les « Furtifs », dans la société d’aujourd’hui ?
Alain Damasio : Ce sont des poches de liberté, des brèches dans un monde de plus en plus contrôlé, pas seulement par les multinationales ou les gouvernements, mais aussi par nous-mêmes : un père demandant à sa fille d’être « ami » sur Facebook pour voir ce qu’elle y poste, un enfant qui regarde l’historique de navigation de ses parents, un patron employant un hacker pour regarder quel salarié il embauche, ou réciproquement le salarié qui « googlise » le futur patron avant un entretien d’embauche…
Comment réagir à cela ?
Aujourd’hui, on est en « démocrature » – c’est-à-dire avec des éléments de démocratie et des éléments de dictature, mais globalement plutôt en démocratie – et dans un système où tous les pouvoirs sont disséminés, dans un réseau, un maillage : on ne peut pas retourner ça comme une crêpe. Dans un régime aussi intégré, aussi cybernétique et aussi corrélé, il faut plutôt des îlots.
Il n’y aura pas une révolution unique. On ne va pas réinventer une pensée unique qui va structurer le monde. Chaque fois qu’on a voulu le faire, cela a abouti à une catastrophe… L’homme est pluriel, il faut permettre à tous ces archipels d’exister. C’est la seule manière de retourner progressivement le capitalisme et d’amener autre chose. Et le capitalisme finira par s’effondrer, c’est un système extrêmement récent, très absurde même s’il a beaucoup de capacités de résilience.
Vous êtes allé sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?
Quatre fois, des séjours assez courts. La ZAD a renouvelé non pas les modes de lutte, mais les modes d’existence au quotidien. Les marchés à prix libre, les patates dans la caisse où chacun va se servir, sans que personne ne vérifie ce que tu fais : cette confiance-là est très importante. La créativité dans les modes de lutte est relativement faible aujourd’hui. Les Gilets Jaunes, heureusement, ont renouvelé le mode « manifestation », qui était complètement exsangue. Ne plus déposer les trajets de manifestation en préfecture pour les rendre imprévisibles pour la police, et investir les ronds-points, c’est un coup de génie, franchement ! C’est très intuitif : un rond-point est à la fois le carrefour de tout, et en même temps c’est un symbole de l’horreur des zones péri-
urbaines.
Vous soutenez le mouvement des Gilets Jaunes ?
Acter qu’ils ne voulaient pas de représentants, que la représentativité au Parlement était une aberration, est un truc génial. Mis à part peut-être le Comité invisible ou le site Lundi matin, personne ne l’avait fait. Les Gilets jaunes ont destitué systématiquement toute tête qui voulait se présenter en leur nom, en disant que tout personne qui prétend représenter un mouvement de cet ordre-là est un usurpateur ou un clown. C’est quand même nouveau, et c’est un vecteur d’optimisme très fort…
Vous ne croyez plus au combat électoral ?
Plus du tout. En tout cas pas sur cette période-là. Je pense qu’il a été totalement dévoyé. Pour autant je ne suis pas d’accord avec le Comité invisible qui destitue complètement l’idée-même d’élections ou de vote : cela reste un mode pratique et pragmatique. Mais c’est le plus bas niveau de l’action politique. Tu fais plus en allant chercher ton panier à l’Amap et en consommant intelligemment qu’en votant… Idem pour les logiques collectives : tu fais 10 000 fois plus en soutenant la ZAD ou en manifestant, qu’en votant.
Est-ce que la sixième République peut être la solution ? Je ne crois pas. Je crois que la solution, c’est l’auto-organisation. Refaire prendre conscience aux gens que la politique, c’est eux, qu’ils doivent s’organiser localement, où ils sont, dans leur entreprise, sur leur lieu de travail, dans leur association, à l’école, à l’hôpital… Mais ce n’est pas confortable, cela demande beaucoup d’efforts et d’énergie. Mais voter, c’est tellement facile : tu délègues.
Il faut privilégier des petits dispositifs, comme les mandats tournants révocables ou le prix libre, qui est une idée absolument géniale pour équilibrer les écarts de richesse. J’ai découvert aussi le principe des élections sans candidat : c’est très intéressant pour mettre fin à la loi du plus beau parleur qu’on voit partout, y compris à la ZAD, quand le rapport de force ne s’exerce pas par le fric mais par la capacité de parole…
Propos recueillis par Barnabé Binctin et Agnès Rousseaux – l’intégralité est disponible sur BastaMag
Ne rien lâcher
Ecrasée par le macronisme, qui ne supporte aucune contestation, aucun contre-pouvoir, que peut la gauche ? Elle doit renouveller ses modes d’action, et ne pas rechigner à infiltrer les lieux de pouvoir, estime le philosophe Geoffroy de Lagasnerie.
Vous écrivez que les néolibéraux ont réussi par la subversion.
Absolument. L’objection toujours opposée à la méthode de l’infiltration radicale est le fait que les institutions seraient plus fortes que les gens, et qu’on serait voué à se faire récupérer par les institutions. Ce n’est pas toujours vrai.
Un des exemples d’une transformation de l’intérieur de la rationalité d’État est justement le néolibéralisme. Il a été une subversion de la rationalité politique opérée à partir des années 1970 et qui a conduit à une redéfinition complète de la manière dont l’État pense l’hôpital, le travail, le droit… Le néolibéralisme a changé l’État ou, en tout cas, une bonne partie de la rationalité politique (mais pas sa totalité) En fait, une institution n’a pas d’essence. Toutes les institutions, même la police, peuvent fonctionner de manières très diverses. L’école peut être une machine à broyer tout autant qu’une machine à émanciper. La justice peut être un lieu d’extrême violence ou un lieu de protection des innocents. Il en va de même pour la police, la sécurité sociale, l’hôpital. Tout cela peut fonctionner de plein de manières. Donc, plus nous serons nombreux à investir et à revendiquer ces lieux et à vouloir en faire jouer les fonctions émancipatrices, plus ils pourront le faire. La gauche ne doit pas voir comme négatif ce qui est paradoxalement capable de lui donner des pouvoirs. C’est-à-dire : voter, entrer dans les institutions, passer des concours, etc. oin de là), l’État n’a pas changé le néolibéralisme… C’est la preuve d’une infiltration réussie.
C’est une vision très différente de celle du Comité invisible qui propose de « destituer » les pouvoirs existants.
Je ne pense pas qu’il y ait de pouvoir à « destituer ». Le pouvoir est là, les gens s’en saisissent et la seule manière de produire des transformations systématiques dans un monde où il y a un système de pouvoirs, c’est par les institutions et par des formes d’appropriation de l’appareil d’État. La destitution politique est un mythe. Croire que parce que les gens n’adhéreront plus aux institutions, elles s’effondreront n’a aucun sens. Cela ne les empêche pas de fonctionner parce qu’elles fonctionnent à la répression et à l’habitude.
Une idée qui intéresse beaucoup le mouvement écologiste est l’approche anarchiste communaliste de Murray Boockchin. Qu’en pensez-vous ?
Je ne la connais pas. Mais je sais qu’il y a un retour très fort dans la gauche d’une forme de localisme par le municipalisme. Je pense que c’est une forme de transcription de l’impuissance politique : quand les individus n’ont pas les capacités de faire la révolution, ils ont tendance à adopter des comportements de fuite et de retrait. On se replie sur un petit monde qu’on essaye de créer à son échelle. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui font cela, je les comprends. On n’est pas obligé de sacrifier sa vie pour une cause. Mais dans le monde global où nous vivons, il faut penser en généralité la question écologiste, la question raciale… Si l’on veut produire des transformations rationnelles du monde, il faut penser haut, nationalement et internationalement. Cela ne peut pas être à l’échelle locale.
Vous proposez à la fois l’action directe pour sortir du rituel des manifestations, et infiltrer l’État. N’est-ce pas contradictoire ?
Pas vraiment, parce que par exemple des juges ont relaxé récemment des gens qui avaient décroché des portraits de Macron. Il est possible de contester ce qui est posé comme légal en invoquant une autre lecture du droit. Autre exemple, le groupe 269 Libération animale entre dans des abattoirs pour libérer des animaux tout en menant une action juridique sur le droit de sauver des individus de la mort. Par ailleurs, on doit parler de gouvernants plutôt que de l’État, parce qu’il n’y a pas d’unité de l’État. L’État, cela peut être vous, cela peut être Macron. Qui l’accapare à un moment donné ? Qui en fait quel usage ? Il n’y a pas de nature de l’État. Il y a des individus qui occupent des positions et qui ont des intérêts spécifiques ou pas.
- « Des juges ont relaxé récemment des gens qui avaient décroché des portraits de Macron : on peut contester ce qui est posé comme légal en invoquant une autre lecture du droit. »
Il faut sortir la politique de l’ère de la défense et de la réaction pour la faire entrer dans l’ère de l’action. Il faudrait que l’action directe occupe dans l’imaginaire politique contemporain la place de la grève ouvrière au XIXe siècle.
Pourtant, la droite n’est-elle pas en train de gagner ?
L’État ne supporte plus la déviance et a un rapport hystérique aux contre-pouvoirs. On peut en fait l’analyser comme le signe d’un pouvoir qui se sait faible, qui est friable et qui sait que la contestation et le renversement peuvent venir assez rapidement. Les forces progressistes sont plus puissantes aujourd’hui. Je ne suis pas pessimiste. leur « saisie » pour faire de notre volonté des lois. L’infiltration est une forme d’action directe. Pas seulement dans l’État, mais dans toutes les institutions et les entreprises.
- Propos recueillis par Hervé Kempf – l’intégralité peut être retrouvée dans Reporterre