Prendre la parole

Chaque individu évalue les avantages et les inconvénients de ses conduites et choisit la plus intéressante pour lui, étant donné l’idée qu’il se fait de son intérêt personnel. Comment réagit-il face à une situation qui ne le satisfait pas ? Les réponses possibles peuvent être ramenées à quatre.

Les quatre réactions à l’insatisfaction

Regardons un individu dans une situation où il ressent une insatisfaction : les gains qu’il retire de sa participation au système lui paraissent faibles et les coûts importants. Il va alors chercher à rétablir une balance gains/coûts qui lui soit plus favorable. Pour cela, il envisage l’efficacité relative des quatre réactions typiques présentés ci-dessous, et choisit celle qui lui paraît devoir être la plus efficace.

1/ Il peut partir. C’est la défection.
2/ S’il reste, il peut exprimer son mécontentement. C’est la protestation.
3/ S’il se tait, il continue quand même à participer à cette situation. C’est la loyauté.
4/ S’il ne l’accepte pas, il se désengage, la masque et fait comme si elle n’existait pas. C’est l’apathie.

La défection est une réaction de fuite : l’individu sort du système d’interaction, rompt la relation sociale, cesse de coopérer, se soustrait à l’autorité, au pouvoir qu’il exerce ou qu’il subit.
La protestation est la réaction inverse : l’individu reste, mais il cherche à réduire ou à supprimer son mécontentement en essayant de changer le système d’interaction de l’intérieur. Il continue de coopérer, mais il entre en conflit plus ou moins ouvert, pour rétablir sa balance gains/coûts.

La loyauté : « Le loyaliste est celui qui hésite à quitter l’organisation à laquelle il appartient, même s’il est en désaccord avec elle ». Sont fidèles tous ceux qui ne désertent pas. Parmi les fidèles, on peut donc ranger ceux qui protestent aussi bien que ceux qui se taisent, quelles que soient les raisons du silence de ces derniers. La fidélité, c’est l’attitude de confiance des membres, qui consiste à patienter et à supporter le mécontentement, convaincus que les dirigeants en sont conscients, qu’ils font ce qu’ils peuvent et ne tarderont pas à trouver une solution. La fidélité suppose de la confiance.

L’apathie. L’individu ne déserte pas et ne proteste pas, sinon par un mélange de résignation, de passivité, de repli sur soi. Cette attitude peut être calculée. Sachant que les bénéfices de l’action collective lui reviendra quoi qu’il fasse, il décide de laisser les autres prendre les risques. Il n’est ni assez convaincu par les finalités de l’action du groupe pour être loyaux, ni assez audacieux pour s’en aller, ni assez solidaire pour courir le risque de protester.
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Évaluation des quatre attitudes

Un équilibre de ces quatre attitudes est positif. En restant paisibles, les individus loyaux et apathiques donnent aux dirigeants le temps de réagir à une situation décrite comme insatisfaisante par les défectifs et les protestataires. C’est donc le rapport défection-apathie qui est important, et non la défection en elle-même.
Il en va de même pour la protestation : trop faible elle n’est pas entendue, trop forte elle déborde les dirigeants et désorganise le groupe, le parti, le syndicat, l’état. Ici encore, « un mélange de vigilance et de passivité pourrait en fait mieux servir la démocratie que l’activisme ou la passivité permanente de tous les citoyens ». L’apathie modère donc les effets de la défection comme de la protestation et ainsi donne aux dirigeants le temps de réagir.

Cette analyse contient un présupposé discutable lorsqu’elle estime que les dirigeants vont réagir pour diminuer le niveau d’insatisfaction exprimé. Les réactions observées dans la plupart des situations (parmi d’autres, Hong Kong, Liban, Chili, Irak) révèlent l’optimisme non vérifié dans les faits de cette perspective. A ce sujet, il nous faut souligner, notre modestie dût-elle en souffrir, que la France fait partie des rares pays, peut-être est-ce le seul, à réagir en respectant ces fondamentaux : réponse légitime et proportionnée de la force policière, prise en compte des demandes exprimées lors du Grand Débat, respect de la liberté d’expression, protection de la presse, etc. De façn générale, dans les démocraties les plus avancées, l’objectif du pouvoir est de disposer d’un groupe suffisant pour garantir le bon déroulement de la mécanique, magnifiquement exprimé par la phrase « toutes les règles démocratiques ont été respectées ». Ce ne sera peut-être plus suffisant très longtemps. L’historien Joseph R. Strayer, dans son étude à juste titre renommée sur « les origines médiévales de l’Etat moderne » énumère les trois piliers sur lesquels reposent nos états, « des unités politiques durables et géographiquement stables, des institutions permanentes et impersonnelles, le consensus sur la nécessité d’une autorité suprême et sur le loyalisme auquel cette autorité a droit de la part de ses sujets. » Chacun de ces deux points mériterait de s’arrêter pour regarder son état actuel, mais retenons seulement le dernier dans le cadre de cette analyse, « le plus important et le plus nébuleux » selon l’auteur qui le détaille ainsi : « Les sentiments de loyalisme, autredois éprouvés envers la famille », la communauté locale ou l’organisation religieuse, se sont déplacés au profit de l’Etat. Il faut que celui-ci acquière une autorité légale sur laquelle il puisse appuyer sa structure institutionnelle et sa théorique suprématie légale. A la fin de cette évolution, les citoyens donnent la préséance aux intérêts de l’Etat et considèrent sa sauvegarde comme le bien social suprême. » L’auteur ajoute un élément qui prend un intérêt singulier en ce moment, « le problème se complique du fait qu’il ne faut pas confondre loyalisme envers l’état et nationalisme. » Enfin, pour les anciens d’entre nous, une phrase que l’on ne pourra lire sans éprouver une certaine nostalgie, « Mieux que de lâches associations de communautés, l’Etat garantissait la paix, la sécurité et le bien-être, c’est pourquoi il fallait le soutenir. »

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Et la démocratie participative dans tout ça ?

La démocratie participative propose de faire reposer le pouvoir sur un autre groupe qu’elle souhaite majoritaire : protestataires + loyaux.

Loyaux : la démocratie participative ne remet pas en cause les institutions. Elle peut éventuellement proposer de les modifier dans un cadre réglementaire, et joue le jeu proposé : participation au Grand Débat, présentation de listes aux élections municipales, etc.

Protestataires : la démocratie participative considère que le fonctionnement démocratique actuel, s’il respecte la lettre, a perdu l’esprit démocratique, qui désigne « à l’origine », rappelle cruellement Wikipedia, « un régime politique dans lequel les citoyens ont le pouvoir. » Elle propose de le faire évoluer par la mise en place de mécanismes qui permettent à la fois de garantir une écoute des gens au pouvoir de ceux qu’ils représentent et un contrôle sur le suivi de cette écoute. Et elle suppose en retour un engagement d’un nombre suffisant de citoyens à utiliser cette mécanique. Ce « nombre suffisant » est l’élément central de cette perspective, dans lequel se joue la réussite ou l’échec de cette idée. Si l’on suit Jérôme Fourquet, (institut de sondages IFOP), la mécanique actuelle a encore de beaux jours devant elle, le mixte loyauté + défection étant le plus représenté en ce moment : « ce sera principalement une défection, et un peu de loyauté tant qu’on en tire du bénéfice, qui sera, pour ceux qui en ont les moyens, leur mode de participation dans une société très hédoniste et individualiste. Dans ce climat, le réflexe le plus répandu n’est pas l’affrontement (qui a un coût physique, psychologique, matériel et moral très élevé), mais l’évitement. Cela a déjà commencé si l’on en juge par le contournement de la carte scolaire, le départ de certaines populations de certains quartiers… On pourrait l’appeler le « syndrome du syndic de copropriété ». On se dit qu’il est acceptable et utile qu’on continue à payer les charges communes pour que l’édifice soit à peu près entretenu parce qu’on en retire encore un certain nombre d’avantages. Mais cela étant, si on peut éviter de se croiser sur le palier, c’est très bien. Et la règle absolue est de ne surtout pas se mêler de ce que chacun fait dans son appartement. »

Mais l’avenir n’est écrit nulle part, et notamment pas dans les sondages et les analyses d’experts.


Ce texte est une synthèse personnelle de quelques lectures, cliquer sur l’auteur colore ses citations, cliquer sur la référence ouvre une fenêtre contenant le texte cité. Si la mécanique ne fonctionne pas, vous pouvez nous envoyer un message en précisant indéalement le navigateur utilisé (chrome, firefox, internet explorer…)

  • Bajoit Guy, Exit, voice, loyalty… and apathy. Les réactions individuelles au mécontentement. In: Revue française de sociologie, 1988, 29-2. pp. 325-345.
  • Jérôme Fourquet, Une société d’évitement plus que d’affrontement » : entretien sur la France des années 2020 avec Jérôme Fourquet
  • Joseph R. Strayer, les origines médiévales de l’Etat moderne